Grégory Cormann

Existence, justice et violence.
Sartre 1957-1973

Le problème de la violence résume pour ainsi dire l’œuvre de Jean-Paul Sartre. Il circonscrit souvent, en tout cas, les critiques qu’on lui adresse et, de façon fondamentale, la manière même dont on la lit. L’objet de cette communication sera de reprendre ce problème chez le dernier Sartre, de 1957 à 1973, c’est-à-dire de Questions de méthode à L’Idiot de la famille, à partir d’une analyse serrée de certaines interventions de Sartre sur le terrain politique ou plutôt juridico-politique. Je m’appuierai en particulier sur trois sources : l’intervention de Sartre au procès Ben Saddok (1957), sa préface aux Maos en France (1970) et sa conférence « Justice et État » (1973). Je souhaite mettre en évidence le travail d’élucidation politique que Sartre déploie à cette époque dans le cadre judiciaire, qu’il s’agisse de justice d’État ou de justice populaire. Chez Sartre, ce travail d’élucidation est inséparablement philosophique et littéraire. Il passe ainsi, d’une part, par un usage spécifique de la phénoménologie, dont Sartre a donné le programme dans son Esquisse d’une théorie des émotions, en une référence explicite à l’ontologie fondamentale de Heidegger ; il passe, d’autre part, par une reprise critique (philosophique et politique) de certaines références littéraires, en particulier de Malraux et de Camus dans le premier texte cité. L’Idiot de la famille propose la synthèse de cet effort : de faire de l’émotion une méthode (et non pas simplement d’explorer méthodiquement les émotions) et d’imprimer une torsion politique à la pratique littéraire (et non pas simplement d’y renoncer). À cette double condition, il peut être utile aujourd’hui de chercher, dans la philosophie de Sartre, certains moyens d’une heuristique de la violence et certains outils d’intelligibilité de ce qui, en dernière analyse, renvoie à la question de la liberté, autrement dit encore aux déterminations les plus fondamentales du partage entre puissance et impuissance.